Éole
Mercredi le 16 août 1995, à l'auberge La belle Époque (Cap-Chat).
Aujourd'hui : 13,2 km, 5 heures 45
Au total : 102,3 km, 40 heures 45
C'est la dernière journée.
Nous avions convenu de nous lever vers 7:00. C'est difficile, notre système s'étant habitué à une heure plus matinale. Mais personne n'a beaucoup de route à faire et il n'y a pas d'intérêts à partir tôt. D'abord, le Mont Jacques-Cartier est "fermé" entre 16:00 et 10:00 afin de laisser les caribous se reproduire en paix. Ensuite, pas besoin d'être grand clerc pour voir que la température ne sera pas très belle cette nuit. Les pessimistes disent que la température sera dégueulasse. Même les optimistes parlent d'un temps assez frais avec levée des nuages tard dans la matinée. Alors pas besoin de se lever à l'aube.
Le lendemain à 7:00, le brouillard est tellement dense que l'on ne voit même pas les arbres qui entourent le refuge. J'espère qu'il va se lever. Nous déjeunons lentement tout en discutant de choses et d'autres. Personne ne se presse. Nous sommes un peu tristes car chaque geste que nous posons l'est pour la dernière fois, du moins pour cette année. Pendant qu'on ferme nos sacs, un rayon de soleil éclaire furtivement le sol. Le brouillard se referme tout de suite sur lui, mais maintenant on est certain que ça va se dégager. Le nuage n'est pas très épais.
Et c'est le départ. Nous quittons nos amis vers 9:00 et nous traversons rapidement la petite forêt qui nous sépare du flanc dégagé de la montagne. Pendant cette courte marche, le brouillard se dissipe rapidement, si bien que lorsque nous arrivons en bordure de la prairie alpine, il est complètement levé. La journée sera ensoleillée, mais fraîche. Un grand vent souffle sur les espaces dégagés.
Nous montons lentement sur le flanc du Mont Comte. Nous
sommes bien conscients que c'est notre dernière longue
randonnée en montagne cette année. Et il fait si beau. Alors on
décide d'en apprécier toutes les minutes plutôt que de s'en
attrister. Soudain nous débouchons sur un plateau qui donne sur
le Mont Jacques-Cartier. C'est la première fois que nous voyons
cette montagne. Nous sommes déjà venus, mais comme le temps
était nuageux, nous n'avions vu ni le paysage du sommet, ni la
montagne elle-même. Ça promet. D'ici, le paysage est très
beau. Un peu ce que nous avons vu de Xalibu hier, mais sous un
angle légèrement différent. Les sommets de Comte et de
Jacques-Cartier nous entourent d'assez près. Sur le plateau,
légèrement en contrebas, un petit lac se dore au soleil. L'an
passé, nous ne l'avions pas vu car il était recouvert d'une
épaisse couche de neige. C'était le 27 juin.
Nous faisons une pause.
Juste pour profiter de l'endroit. Ensuite c'est la lente montée
sur le sommet de Jacques-Cartier. Lente montée car on marche sur
des pierres et le vent devient de plus en plus fort. Par moment,
on dirait qu'il tente de nous jeter par terre. Les sangles de nos
sacs flottent au vent et nous fouettent le visage. Nous
apprendrons plus tard que le vent souffle à 45 km/h. Le paysage
devient de plus en plus magnifique. La pente sadoucit.
Devant nous, la tour du sommet, pleine de touristes. Des motifs
bizarres apparaissent sur le sol. On dirait que quelqu'un s'est
amusé à mettre les pierres sur de grandes lignes qui suivent la
pente de la montagne, laissant de l'herbe entre les rangées. Ce
sont les fameux "sols striés" causés par le gel et le
dégel. Plus loin, lorsque la pente devient presque nulle, ces
grandes lignes se cassent. Avec un peu d'attention, on voit
maintenant que les pierres forment des clôtures circulaires
autour de petites zones où pousse l'herbe. Ce sont les
"sols polygonaux".
On distingue maintenant des touristes qui nous pointent du doigt sur la tour. Voilà, on est repéré. Le gardien du parc vient vers nous avec un appareil pour mesurer le vent. Je suspecte que c'est une ruse et qu'il s'approche pour convaincre les gens de rester dans la zone d'accueil. Le sommet de Jacques-Cartier est protégé. Il reçoit beaucoup trop de visiteurs dans l'année. Ainsi, une "clôture" de roches entoure le sommet et on invite les gens à ne pas la franchir. Mais ceux qui font la longue randonnée doivent la franchir pour entrer dans la zone. Et là, ça fait des jaloux. "Et eux alors... Ils ont marché sur les roches". Et poliment, le gardien explique. Les caribous deviennent nerveux l'été. Ils passent plus de temps à regarder où sont les touristes qu'à manger. L'hiver venu, les touristes sont bien au chaud dans leur maison. Mais le caribou n'aura pas assez fait réserve de nourriture et il va mourir. Alors, il ne faut pas les déranger...
On est au sommet. Jacques-Cartier, la plus haute montagne des Appalaches québécoises, avec ses 1200 mètres, nous dévoile enfin ses secrets. Il fait beau temps. De gros nuages passent haut dans le ciel, cachant quelquefois le soleil. Le vent est frais. Nous portons notre coupe-vent et un chandail. Mais tant mieux car il y a moins de condensation pour cacher les montagnes au loin. Nous croyons deviner le Mont Logan, notre point de départ. C'est possible.
On nous invite à faire une visite guidée des lieux. Un interprète payé par le parc part pour une courte balade d'une demi-heure avec les gens qui le veulent bien pour une visite du plateau. Cette visite est très intéressante, nous l'avons faite l'an passé. Mais nous préférons la solitude, habités que nous sommes d'un sentiment mitigé. La montagne est superbe, mais c'est fini. Il ne reste qu'une longue descente sur un sentier très bien aménagé. Nous flânons sur le plateau avant d'attaquer la descente à pas de tortue. Elle est tellement agréable cette montagne.
Du sommet, on voit que notre sentier de retour est plein de gens. Ils montent. À droite, un caribou solitaire broute tranquillement, à une centaine de mètres du sentier. Ça ne pouvait durer. Un randonneur fonce sur lui, histoire de voir ça de près. Le caribou détale. Le randonneur le poursuit, lui-même poursuivi par le gardien du parc. Qu'ils sont patients ces gardiens ! Tout au long du sentier, des panneaux rappellent aux visiteurs qu'ils n'ont pas le droit de quitter le sentier. Certains des panneaux expliquent que la végétation, une fois détruite, mettra des siècles à repousser ; d'autres parlent des caribous qu'ils ne faut pas déranger si on veut que le troupeau se reproduise. Il doit bien y avoir une dizaine de ces panneaux. Et en plus, le sens commun veut que l'on ne fasse pas fuir le seul animal qui accepte de s'approcher. Surtout qu'il était attendu ce caribou et que tout le monde est là, bien sage sur le sentier, à prendre des photos et à l'observer. Quand le gardien est passé près de nous à la poursuite du contrevenant, il avait l'air très fâché. Mais voilà. Ils doivent garder leur calme. Alors il explique, calmement, poliment, pour la centième fois de la journée peut-être, pourquoi il ne faut pas poursuivre les caribous et marcher hors des sentiers.
Nous descendons lentement, nous flânons pour être
exact. L'autobus qui nous ramènera au Centre d'interprétation
nous prendra à 16:00, alors nous avons largement le temps. Au
loin, des taches sombres. Aux jumelles, on voit des petits
troupeaux de cinq ou six caribous qui marchent, hors d'atteinte
des turbulents visiteurs que nous sommes. Sur le sentier, un
couple d'au moins 80 ans monte lentement. L'homme porte un gros
sac, la femme un sac plus léger, mais tout de même assez gros.
Vont-ils coucher en montagne? Au passage, ils nous font un large
sourire. Visiblement, ils n'en sont pas à leur première
montagne. J'espère juste avoir leur forme dans quelques années.
C'est la descente sur le sentier pierreux mais relativement facile qui mène au stationnement. De là, un autobus fait la navette avec le camping la Galène, 4 kilomètres plus bas (1). C'est la fin du sentier. Mais hier, nous avons calculé que cela nous faisait 98,3 kilomètres de marche. Alors nous décidons de descendre à la Galène à pieds, histoire de faire 100 kilomètres. Nous terminons notre randonnée à 14:50. En attendant l'autobus, nous buvons un Coca-Cola et mangeons un bon chip bien gras.
De retour au Centre d'interprétation, nous avertissons les préposés que nous sortons du Parc. On apprend alors que les marcheurs qui font plus de 40 kilomètres dans le parc reçoivent un médaillon. Si on veut nous décorer, pas d'objection.
À
quelques mètres de notre auto, nous nous disons que nous n'avons
même pas pris une photo de nous deux avec nos sacs à dos. À
cette heure, le stationnement semble désert. Aucun touriste
susceptible d'appuyer sur le bouton. Tout à coup, d'une auto
proche, on voit surgir Carole et Stéphane, l'Acadienne et le
Québécois avec qui nous avons passé la nuit au Tétras. Ils
nous rendront ce dernier service.
Ça fait drôle de replier la carte. Ça fait drôle de lancer ses bottes dans le fond du coffre de l'auto. Enfin, drôle n'est pas vraiment le terme approprié. On rentre au travail vendredi matin...
Allez, en route pour Cap-Chat. Comme il ne reste plus de place au gîte Chez Marthe-Angèle de Sainte-Anne-des-Monts, notre gîte habituel, nous nous sommes payés une folie. Une chambre dans une belle maison victorienne transformée en auberge. Ce gîte s'appelle la Belle époque. Ils nous ont donné une chambre dans la tour. Le lit est entouré de cinq fenêtres. Mais là c'est l'heure de la douche. Horreur. J'ai une barbe est pleine de poils blancs. Vite. Mon rasoir. Il y a à Cap-Chat un petit restaurant, le Cabillaud, l'une des meilleures tables du Québec. Après dix jours de nourriture déshydratée, c'est un plaisir.
Et voilà. L'été va faire place à l'automne. La longue randonnée à la courte. Les vacances à l'école. Nous sommes en même temps tristes et joyeux. Fini de se lever dans le calme de la nature, de marcher dans le brouillard, de rencontrer des caribous sur les sentiers, de marcher derrière les porc-épics, de se faire surprendre par les perdrix qui prennent leur envol, de se laver dans des petits lacs de montagnes, de boire l'eau des ruisseaux, de faire la sieste couchés sur nos sacs, de marcher dans les prairies de fougères, de marcher de pierres en pierres dans des paysages désolés mais grandioses, d'aller faire pipi la nuit éclairée par la pleine lune, de nourrir les geais gris dans nos mains. Place maintenant aux amis que l'on sera bien content de revoir, au cinéma, aux bons repas, au petit café pris sur une terrasse du centre-ville au coucher du soleil, aux douceurs de la civilisation quoi. Je sais que bientôt nous n'en pourrons plus de regarder nos sacs, pendus dans le fond du garde-robe. Alors nous sortirons les cartes et recommencerons à rêver.
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(1) Deux choix pour se rendre à la Galène. La voiture ou un autobus qui quitte le Centre d'interprétation vers 9:00 le matin et repart vers 4:00. C'est 20 $ pour un aller retour sans service de guide en montagne (dans notre cas 10 $ pour un retour seulement). On achète les billets à la boutique de Parc Ami Chic-Chocs située au sous-sol du Centre d'interprétation. On peut aussi prendre la visite guidée de la montagne. Pour 25 $, vous avez droit au transport et à un guide qui vous fait faire le tour du Mont Jacques-Cartier en vous donnant des explications sur tous ce que vous voulez savoir.
Si vous allez à la Galène avec votre véhicule, il vous est possible de prendre l'autobus pour vous rendre au départ du sentier, quelques 4 kilomètres plus loin et 250 mètres plus haut. Il ne vous restera alors qu'un dénivelé de 500 mètres à franchir pour atteindre le sommet. J'ignore combien coûte cette navette, mais elle part environ à toutes les demi-heures de la Galène. retour